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Le révérend Robert Walker

Les paradoxes du Révérend
in : Le funambule : Revue d'art et de littérature n°4, 1er trimestre 1986.

Une lettre du Révérend Robert Walker
in : Le funambule : Revue d'art et de littérature n°5, 2ème trimestre 1986.


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Les paradoxes du Révérend
in : Le funambule : Revue d'art et de littérature n°4, 1er trimestre 1986.
par Charles Vacher

The Reverend Robert Walker skating on the Duddingston Loch de Sir Henry Raeburn (1756-1823), conservé à la Galerie nationale d'Écosse d'Édimbourg, est de ces oeuvres définitives qui donnent à qui les découvre, dès le premier regard, l'impression qu'il les connaît de toute éternité.

Rien de plus banal pourtant que cette représentation d'un patineur. L'oeuvre est d'une sobriété, d'une austérité totale, en conformité avec le personnage de prélat presbytérien qu'elle représente.

Le premier paradoxe est que, bien que d'une grande maîtrise formelle, elle impressionne d'abord, à la manière des tableaux de René Magritte, par le rapport entre l'image et son titre. La première chose qui vient à l'idée quand on se trouve devant cette peinture est de se dire "  qu'est-ce que c'est que ça ?" ", comme si l'excès de banalité du sujet faisait mystère. Et l'on lit : The Reverend Robert Walker. Cela fait bien longtemps que dans le vieux monde l'évocation d'un membre du clergé pris en dehors de ses fonctions fait sourire. C'est ce qui confère à l'ensemble formé par le tableau et son titre sa délicieuse incongruité.

Le second paradoxe tient au jeu du flou et du net entre le premier et l'arrière-plan. Ce qui pourrait passer pour fort trivial au siècle de la photographie ne laisse pas de charmer le regard. Plus celui-ci s'abîme dans les montagnes embrumées, plus il s'accroche au personnage sombre qui se détache avec une précision terrifiante sur ce paysage dilué. Ce n'est que dans un second temps que l'oeil perçoit une répétition de ce jeu entre le flou et le net à la surface même du lac, que griffent des rayures de plus en plus cruelles à mesure qu'elles s'approchent du bas de la composition.

Le troisième paradoxe est que ce même jeu s'observe sur le personnage lui-même, non à cause d'une différence de facture entre ses diverses parties, mais en raison du temps que met l'esprit à convenir de cette unité. C'est que le dessin délicat du visage, du col et du jabot contraste avec la sombre masse noire composant le reste de l'accoutrement du patineur. Ce n'est qu'une fois accoutumé à cette obscurité que l'observateur finit par distinguer la courbe brisée du rebord du chapeau, la poche et les pans relevés de la redingote, les hauts-de-chausse pourrant au-dessus du genou, les bas bien tendus et les souliers à boucle emprisonnés dans les lanières de cuir blond des patins.

Le quatrième paradoxe réside dans le mariage de l'immobilité et du mouvement. Alors que le haut du personnage semble figé dans une attitude qu'on dira hiératique par allusion à sa profession, tout ce qui est au-dessous de la ceinture est en mouvement, ou plutôt la forme qu'a saisie le peintre n'a de sens que comme moment de la décomposition d'un mouvement. On songe à ces danseuses du ventre au buste obstinément immobile, et voilà qu'une fois de plus le révérend, à son corps défendant, fait sourire.

Le cinquième paradoxe est à l'oeuvre dans le mouvement lui-même. Alors que de toute évidence le révérend va de l'avant (et c'est bien dans cette direction qu'est tendu le haut de son corps), les deux jambes semblent se mouvoir vers l'arrière, un peu comme une roue à rayons paraît tourner dans le sens inverse de celui de sa rotation. En réalité, seule la jambe droite, celle qui est relevée, se meut dans cette direction, alors que la gauche glisse vers l'avant. Mais c'est en puissance le mouvement exactement inverse qui se laisse deviner, car la jambe droite, parvenue presque à son apogée, s'apprête à redescendre, tandis que la gauche, dans un instant, va s'envoler vers l'arrière. Ce qui se joue là n'est rien d'autre que le paradoxe ordinaire de la marche (notre homme n'est-il pas un walker ?), marche dont les mouvements sont comme solennisés dans le patinage.

Le sixième paradoxe, c'est l'alliance de la grâce et de la facétie. La grave élégance de l'arc de cercle qui, partant de la jambe droite, cours le long des reins pour mourir avec le chapeau et prend appui sur la ligne brisée, mais néanmoins solide, que forme la jambe gauche, est ironiquement contredite par l'incongruité des deux patins, colifichets composites faits d'une nouée de lanières ocres et d'une lame couleur de lac relevée en trompette. On s'amuse de ce que le prélat, dans la traversée de ce Lac de Tibériade congelé, ait besoin de s'affubler ses pieds d'un appareillage si peu en harmonie avec la sombre grandeur de son accoutrement.

Le septième paradoxe tient au fait que l'invisibilité de l'avant-bras droit et de la totalité du bras gauche l'enlève rien à l'impression d'équilibre et d'élégance qui se dégage du personnage. Le révérend pourrait aussi bien être amputé des membres susdits qu'il forcerait pareillement l'admiration par le sentiment de calme plénitude qu'il inspire.

Le huitième paradoxe se constate quand on observe que l'espace représenté est un espace indifférent, sans consistance, sans intérêt, trouvant sa seule justification dans la localisation de la masse nette et remarquable du patineur, alors que la direction de son oeil, résolument tourné vers l'avant, c'est-à-dire vers la droite du spectateur, ne laisse pas de susciter, de donner importance et réalité à un horizon extérieur au tableau, comme si les véritables confins n'était jamais celui qu'on découvre banalement devant soi, mais; ceux, invisibles, qui se devinent sur les côtés.

Le neuvième paradoxe, c'est que la représentation picturale d'un prélat presbytérien patinant sur un lac écossais puisse susciter une telle abondance de commentaires sous forme de paradoxes, dont le moindre n'est pas ce dernier.


A propos du Révérend Robert Walker de Sir Henry Raeburn :
une lettre du Révérend Robert Walker à Sir Henry Raeburn

in : Le funambule : Revue d'art et de littérature n°5, 2ème trimestre 1986.

Dans notre dernière livraison, nous avons publié un article de Charles Vacher sur le tableau de Sir Henry Raeburn The Reverend Robert Walker skating on the Duddingston Loch. Bien que notre collaborateur se soit, comme à son habitude, abstenu à dessein de toute recherche pour inspirer ou appuyer son commentaire, une anomalie ne lui a pas échappée, qui a passionné la critique artistique britannique pendant plus d'un siècle et demi. Il s'agit du fait que la totalité du bras gauche ainsi que l'avant-bras droit du personnage sont invisibles. Un lecteur d'Édimbourg qui désire conserver l'anonymat nous permet de percer ce mystère, grâce à la production d'un document inédit expliquant enfin pourquoi le révérend a été immortalisé par Henry Raeburn, non comme cul-de-jatte, comme il le laisse prévoir dans sa lettre (1), mais comme manchot.

Édimbourg, le 12 avril 1802

               Sir,

               Je suis extrêmement confus de l'extrémité dans laquelle je me vois réduit, mais la limite de ma patience, que jusqu'à ce jour je croyais grande, jointe à une certaine lenteur d'esprit qui ne me fait concevoir clairement ce que j'ai à dire à quelqu'un que lorsque je l'ai quitté, m'obligent à prendre aujourd'hui la plume pour rédiger une lettre dont j'ai conscience qu'elle risque de vous mécontenter.

               Je vous renouvelle bien volontiers le témoignage de l'admiration que je porte à vos talents, mais me permets d'observer que votre lenteur d'exécution est en passe d'excéder celle de mon esprit. En un mot, Sir, je suis lassé de ces interminables séances de pose.

               Si j'avais pu prévoir, lorsque vous me rencontrâtes patinant sur ce maudit loch et me proposâtes de faire mon portrait en cet équipage, que je m'engageais à fréquenter votre atelier avec plus de constance que mon temple, j'aurais, je vous le dis tout net, refusé votre offre.

               C'est bien simple, mes paroissiens ne me voient plus, et toutes sortes de médisances, dont je vous passe les détails, circulent sur mon compte. C'est désormais à peine si j'ose, pendant mon prêche, évoquer le service de Dieu : je sens mille regards ironiques se poser sur moi tandis qu'un murmure éloquent quoique confus monte de l'assistance.

               J'en viens maintenant à des désagréments d'ordre plus matériel qui n'en ont pas moins, à mon âge, toute leur importance, même si, comme vous avez eu hélas l'occasion de le remarquer, je m'entretiens chaque hiver par la pratique régulière du patinage. J'avoue que je supporte de plus en plus mal ces stations prolongées sur une jambe qui obligent ma gouvernante, chaque fois que je rentre de chez vous, à me masser longuement le mollet. Je vous sais gré d'avoir fait installer ce grand miroir qui me permet de temps en temps de changer de jambe tandis que vous copiez mon reflet au lieu de ma personne, mais désormais, sur un pied comme sur l'autre, je n'en puis plus.

               Et je ne parle pas de cette idée ridicule que vous avez eue de me faire mettre des patins à roulette : je n'ai dû qu'à la promptitude et à la robustesse de votre servante de ne pas m'être rompu les os.

               J'allais oublier votre caprice, auquel j'ai eu la faiblesse de céder, consistant à me faire faire un dernier tour sur le loch pour vous imprégner de l'esprit du mouvement, comme vous dîtes, alors que le dégel était déjà fort avancé. Seul le Seigneur, dans son infinie miséricorde, a permis que je ne fusse pas précipité dans les eaux glacées.

               J'en termine en revenant au souci de la rumeur publique, par lequel j'avais commencé, et auquel tout ministre de Dieu se doit, toute vanité mise à part, d'être sensible. Hier, comme je posais une fois de plus dans votre atelier, la jambe en l'air, sur ce socle que vous avez eu la bonté de m'attribuer, j'ai soudain senti que se posaient sur moi, à travers la fenêtre, les yeux effarés d'une de mes plus fidèles paroissiennes. Je ne sais ce qui fit que je tombai sur elle en sortant de chez vous. Toujours est-il que je me sentis obligé de me justifier en prétendant qu'elle m'avait surprise en train de mimer Notre Seigneur Jésus-Christ marchant sur les eaux du lac de Tibériade. " Vous, mon, Révérend, vous avez l'impudence de mimer le Christ lui-même ? "

               Sir, vous m'avez fait commettre à la fois le péché de mensonge et celui d'orgueil. C'est plus que je n'en puis souffrir. Aussi n'est-ce pas une requête que je vous adresse, mais un ultimatum.

               Je vous accorde encore une séance de pose et une seule. J'en limite la durée à une heure. Si vous n'avez pas fini alors de me portraiturer, quoique je doute, depuis le temps, qu'il me manque encore un bouton de guêtre, eh bien, laissez-moi donc inachevé. Peut me chaud désormais de n'être, sous votre pinceau, qu'un cul-de-jatte !

 

Votre dévoué
Revt Robt Walker

Notes
(1) Selon des informations concordantes, Sir Henry Raeburn n'aurait permis à son modèle de contempler l'oeuvre qu'une fois celle-ci achevée.

Issy-les-Moulineaux, 1986.
Rectifications mineures, Osny, mai 2001.
© Dominique Lahary
Tout est ici imaginaire sauf le tableau de Sir Henry Raeburn.
Malgré la relative qualité de l'image numérique de celui-ci à laquelle nous donnons accès, certains détails ne sont guère perceptibles. On ne saurait trop recommander de se rendre en personne à la Galerie nationale d'Écosse d'Édimbourg. À défaut, on se reportera à une bonne reproduction sur papier, telle que celle qui figure en couverture de National Galleries of Scotland, Scala Books, ISBN 1 870248 37 X.


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