Peut-on survivre sans la lecture ? (ou le livre ?) / Dominique Lahary
Lectures, la revue des bibliothèques, Fédération Wallonie-Bruxelles   o179-180, janvier-février-mars-avril 2013  

Dossier Livre et lecture en mutation :
Peut-on survivre sans la lecture ? (ou le livre ?)
par Dominique Lahary

La revue Lectures m’a commandé par courriel un article intitulé « Peut-on survivre sans la lecture ». Un peu comme si la revue Yachting proposait de plancher sur le thème « Peut-on vivre sans un yacht ? ». Ça, personnellement, j’y parviens sans difficulté.

Mais dans le courriel suivant, la question était devenue « Peut-on survivre sans le livre ? »

Je reformule : Le service des LETTRES et du LIVRE de la Fédération Wallonie-Bruxelles, éditeur de la revue LECTURES, laquelle s’adresse aux BIBLIOTHECAIRES, veut savoir si on peut survivre sans la lecture, ou sans le livre, et peut-être s’agit-il finalement des lettres, voire des bibliothèques ?

Prenons alors l’air intelligent de l’enquêteur, journaliste ou policier, comme on voudra, qui flaire là comme une embrouille : n’est-on pas en présence d’une magnifique affaire d’emboîtement ? Autrement dit, pour employer un terme savant du monde des Lettres, ne nageons-nous pas en pleine métonymie ?

Facteur aggravant, la commande est faite à un bibliothécaire, votre serviteur. Qui n’a d’autre solution, pour débrouiller l’affaire, que de se saisir de cette hésitation conceptuelle, de ce va-et-vient terminologique, pour lui faire un sort. Cela tombe bien car cela me donne l’occasion de coucher par écrit un raisonnement que j’ai souvent tenu à l’oral, et dont on trouve trace sur un bref billet de mon blog en date du 7 mars 2008 intitulé Lire, est-ce comme respirer ?(1) Je me permettais d’y contredire une expression du très considérable et très admirable Alberto Manguel, historien de la lecture(2). Si lire est comme respirer, on ne peut certes vivre sans. La chose est entendue.

L’emboîtement des lectures

« Aimez-vous lire ? » « Lisez-vous ? » « Que lisez-vous en ce moment ? » « Les jeunes ne lisent plus ! » Qui ne voit que ces expressions font référence à DES lectures, à UNE lecture parmi d’autres, non à LA lecture. Car dans nos sociétés contemporaines industrielles et post-industrielles, si l’on excepte une marge d’illettrés dont on se désole à juste titre qu’elle demeure si importante, tout un chacun LIT. Alors ?

Alors, force est de constater que les débats, discours, traités sur la lecture reposent un emboîtement de réductions implicites. On confond la partie et le tout, on oublie le tout pour la partie, on réduit le tout à la partie. Pour comprendre, il faut d’abord séparer. Allons-y.

Quand elle est passée par tous les étages de cet alambic conceptuel, il ne reste plus de la lecture que celle de la littérature légitime. Me lancer dans une étude statistique dépassait le cadre de la commande cet article, mais je suis prêt à parier que la grande majorité des acceptions du mot « lecture » employées dans les débats, interrogations, admonestations, prophéties catastrophistes et appels au secours renvoient au flacon supérieur de notre alambic : on ne parle que de la littérature légitime publiée sur papier sous forme de codex.

Consolation et divertissement

Pourquoi lire ? demande l’excellent romancier, poète et essayiste Charles Dantzig»(5). Il égrène avec brio ses réponses aux raisons qu’il a lui-même énoncées (pour se masturber, pour se contredire, pour la forme, pour apprendre, pour se consoler, pour la santé, pour la vertu, pour la jouissance, pour s’isoler, pour avoir lu…).

Arrêtons-nous sur le chapitre intitulé « Lire pour se consoler ». Il commence ainsi : « On peut lire pour se consoler. Cela me paraît une raison encore plus mauvaise [que lire pour apprendre]. On n’y parvient d’ailleurs pas. Et si l’on n’y parvient pas, c’est que la littérature n’est pas faite pour ça. La littérature n’est pas consolante. Cela reviendrait à dire qu’elle est distrayante. »

Ouvrons maintenant un ouvrage de sociologues : Histoire de lecteurs»(6), au chapitre « Les usages sociaux de la lecture » écrit par Gérard Mauger et Claude F. Poliak. On y trouve une typologie des types de lecture. Les auteurs, à partir d’une série d’entretiens individuels approfondis menés avec des lecteurs aux pratiques et origines diverses, distinguent la lecture de divertissement, la lecture didactique, la lecture de salut et la lecture esthète, cette dernière étant rattachée à un ce qu’ils nomment un « ethnocentrisme lettré ».

Parmi les dispositions à l’évasion des lecteurs de divertissement, les auteurs citent le besoin d’échappement à une vie décevante : et voilà notre consolation que dédaigne par Charles Danztig mais non nos deux sociologues.

Or ceux-ci nous ont fourni plus de dix ans à l’avance les clés de compréhension de la démarche de Charles Dantzig : ce dernier pratique et défend, ce qui est son droit, la lecture esthète ainsi décrite par Gérard Mauger et Claude F. Poliak : « A la participation captivée par le trompe-l’œil de l’intrigue, le suspens, les rebondissements, les surprises des lectures ordinaires, s’opposent la distanciation, le désintéressement des lectures lettrées ». Et plus loin : « La découverte des références croisées tissées autour de l’œuvre – plaisir d’érudition –, la compréhension des allusions, des références, des signes discrets d’appartenance à l’élite – plaisir d’en être – sont au principe des profits intimes de la délectation lettrée. »

Ainsi le point de vue lettré exclut-il de son champ de vision des lectures illégitimes en fonction d’un postulat sur ce que doit être la lecture. Ce postulat n’est rien d’autre que l’expression des raisons pour lesquelles ce groupe lit. D’autres lisent pour d’autres raisons, bien souvent autre chose.

« Lire ne sert à rien. C’est bien pour cela que c’est une grande chose. […] Mais si, lire est indispensable, ce que beaucoup ne savent pas. Et ils vont dans la vie, respirant des poumons et suffoquant du cerveau » écrit Charles Dantzig. Nos sociologues, eux, n’ont pas à prescrire ; ils se contentent d’analyser les fonctions de la lecture. Celles-ci ne sont pas les mêmes pour chacun, même si chacun voit midi à sa porte.

Zapping et profondeur

Il est de bon ton de qualifier la lecture sur écran de zapping. Certains en font des gorges chaudes, brossant un tableau décliniste. Il est vrai que le sentiment de déclin se répand ces temps-ci en Europe occidentale, même s’il est trop tôt pour déceler s’il s’agit d’un phénomène passager ou durable. En ce dernier cas, il mettrait fin à l’appariement de l’avenir et du progrès qu’on fait remonter au plus loin à la révolution industrielle du XIXe siècle et au plus près aux Trente glorieuses qui ont suivi la seconde guère mondiale. J’ai été frappé de lire sous la plume de l’historien Paul Veyne»(7) que dans la plupart des civilisations, la pensée de l’avenir est une pensée de la décadence.

Voici donc notre œil, poste avancé de la décadence qui vient, se baguenaudant d’un point à l’autre de l’écran sans se fixer jamais. Il y a même des caméras qui ont mesuré cela. On oppose à ce parcours erratique et saccadé la lecture profonde dans lequel on plonge dans l’intimité de la délectation, de la méditation ou de la spéculation intellectuelle, et qu’on fait remonter mécaniquement au codex, dont l’invention dans les premiers siècles de notre ère aurait à la fois libéré la main et l’esprit, puis intellectuellement à Saint Augustin, considéré comme ayant le premier décrit la pratique de la lecture silencieuse»(8).

Il n’est pas ici question de contester l’apport du célèbre berbère mais de comparer ce qui est comparable. Reportons nous pour simplifier à une époque où le web n’avait pas encore été inventé par l’injustement méconnu Tim Berners Lee – disons en 1990.

Vous vous levez au son strident du réveil. Vous LISEZ l’heure sur son cadran. En déjeunant vous LISEZ les inscriptions figurant sur un paquet de céréales puis un journal. Vous prenez votre voiture ou bien empruntez les transports en commun. Vous LISEZ des panneaux de signalisation routière ou des noms de stations mais aussi des affiches publicitaires. Vous lisez même les inscriptions figurant sur tel vêtement ou tel sac porté par un voyageur ou un passant. Au bureau vous LISEZ des courriers, des notes, des instructions. Etc.

Mais arrêtons-nous un instant sur ce journal de papier que vous avez LU au petit déjeuner ou dans les transports en commun. Comme tout le monde, vous n’en avez pas parcouru les caractère du début jusqu’à la fin : vous avez regardé les titres de la une puis avez feuilleté, dans l’ordre ou non, tout ou partie du numéro avant de lire dans le désordre les intertitres ici, un article intégral là. Vos yeux, aidés de vos mains, n’ont cessé de zapper.

L’écran est devenu, par la grâce du web, l’interface de multiples services. Il n’est pas étonnant que l’œil y baguenaude autant qu’il le faisait avant son invention, pour de très courtes sessions de lectures utilitaires ou récréatives, recherchées ou imposées par la présence publicitaire. Pas encore de quoi craindre, avec Alain Giffart, une « catastrophe cognitive et culturelle »(9). Tout juste de quoi constater avec Julia Bonnacorsi la « diversité des lectures numériques »(10).

Alors quoi ? Les interrogations sur l’avenir de la lecture dans l’environnement numérique ne concernent évidemment pas cette lecture éparpillée qui était déjà, avant l’irruption du web, la plus fréquente, la plus quotidienne. Elles portent sur la lecture longue de livres, dans l’ordre, du début jusqu’à la fin, en une ou plusieurs fois. C’est ce que j’appelle séquence narrative –que cette narration relève d’une fiction assumée, d’un récit se présentant à tort ou non comme reflet de la réalité, ou encore d’un raisonnement, d’une démonstration qui se déroule du début jusqu’à la fin.

Dans un texte de 1994 où j’avais osé une vue prospective dont je ne rougis toujours pas aujourd’hui(11), j’imaginais que « si les séquences audiovisuelles se prêtent à terme à un accès à distance, le support convenable aux séquences textuelles restera probablement le papier ».

Six ans plus tard(12), j’introduisais l’angoisse que je sens aujourd’hui contenue dans la double question qui m’a été posée par la rédaction de Lectures : « Si ce mode de lecture [ponctuelle] devait se généraliser, les dégâts intellectuels et culturels seraient évidemment considérables. La séquence narrative est en effet irremplaçable dans le domaine de l'art (un conte, une pièce de théâtre, une symphonie, un film de fiction, un poème épique, un roman) comme dans celui de la pensée. L'exposé scientifique ou le raisonnement philosophique commandent eux aussi que l'auditeur ou le lecteur suivent un fil qui leur est imposé. S'il n'y avait d'informations qu'en bloc et de parcours que libre, alors ce serait, oui, une défaite de la pensée, de la civilisation. Nous n'en sommes pas là, et Internet permet même de copier et d'imprimer des séquences longues, notamment des textes. » Je ne jurais encore décidément que par le papier.

Six ans passent encore, et dans un Adieu au papier donné en 2006 à l’occasion de la parution du dernier numéro de la revue de l’Association des directeurs de bibliothèques départementales de prêt(13), j’en étais encore à constater les balbutiements des liseuses : « On a essayé au début du XXIe siècle de remplacer l'inusable codex inventé dans le bassin méditerranéen aux premiers siècles de notre ère par une tablette électronique appelée e-book. Cela n'a pas marché. Le livre électronique existe, à condition d'être indifférent aux supports : ordinateurs, organisateurs de poche, téléphones portables. On parle de papier électronique et d'encre électronique. Ils adviendront peut être, sans qu'on puisse prédire s'ils remplaceront le vrai papier, qu'on affublera alors sans doute d'un adjectif (" papier végétal " ?), ou s'ils ne conquerront qu'une niche, ce qui est plus probable. »

Mais sous la formule « Pour lire heureux lisons couché » je risquais ceci : « Osons une théorie matérielle : avez-vous remarqué comme il est incommode, désagréable même de lire un long texte vertical ? Les expositions farcies de longs propos nous assomment, pas seulement à cause de leur fréquente cuistrerie. Les affiches bavardes nous font fuir. Il n'est de bonnes pancartes que lapidaires. Debout, le texte a le souffle court. On ne lit dans la durée que des textes couchés, vautrés sur des pages empilées. […] Voilà pourquoi le livre ne va pas mourir, mais seulement refluer sur ses terres d'excellence : la séquence longue, la portabilité rustique. »

Encore six années ont passé et nous voici en 2012. Les liseuses dédiées, qui se sont améliorées, et les tablettes polyvalentes taillent des croupières aux livres imprimées, quoique plus lentement en Europe, et singulièrement en France, qu’aux Etats-Unis(14). Cela valide ma formule « On ne lit dans la durée que des textes couchés, vautrés sur des pages empilées » à condition d’ajouter : « ou nichés dans des objets nomades ».

Il n’y a pas de match entre l’écrit et l’écran, comme on le dit trop souvent, puisque l’écran est rempli d’écrits. Les choses se sont simplement déroulées en deux temps.

Après l’irruption du web, l’écran vertical a d’abord accueilli des lectures morcelées qui lui préexistaient. Une partie de ces textes étaient invisible, éparpillées qu’ils étaient dans la quotidienneté la plus banale. Une autre, sacralisée par son impression sur papier, a déjà en grande partie muté : c’est la presse, de la plus généraliste à la plus spécialisée, et ce sont les encyclopédies. Le Quid a cessé d’être imprimé en 2007 et l’Encyclopaedia britannica en 2012.

C’est quand le texte couché a trouvé des écrins numériques jugés enfin commodes par une partie des lecteurs que la lecture séquentielle longue a en partie migré vers le numérique. Nous sommes dans ce moment, nous ne connaissons ni le rythme ni le terme de cette progression, malgré les prophéties successives, à commencer par celle de Gérard Théry, directeur général des télécommunications françaises et promoteur du Minitel, qui déclarait déjà en 1979 : «Je pense que la civilisation du papier a maintenant une durée de vie limitée. »(15)

Le numérique travaille ainsi ; il conquiert ses territoires un par un, par blitzkrieg ou guerres d’usure, et les usages se recomposent les uns après les autres : musique, vidéo, presse, commerce, recherche d’informations ou de partenaires, conversations et journaux intimes… lecture longue !

Ce qu’il en coûte de ne pas lire

L’angoisse est bien là qui s’exprime partout et qu’à tort ou à raison j’ai deviné derrière la question qui m’a été posée : que la lecture longue disparaisse. On ne comprendrait pas autrement l’écho qu’a eu l’article publié… en ligne en 2008 par l’Américain Nicholas Carr : Google rend-il stupide ?(16). Où le célèbre moteur de recherche n’est ici que la désignation métonymique d’Internet.

Les dossiers se succèdent dans la presse(17).L’hypothèse implicite est la suivante : qui a lu haché ne lira plus de longues séquences. Mais pourquoi donc la coexistence entre ces deux types de lecture, qui ne date pas du numérique, s’arrêterait-elle ?

C’est ici que nous allons enfin tenter d’apporter une première réponse à la question posée. Il s’agit tout simplement de l’avenir de la narration telle que je l’ai définir plus haut, et qui se divise en deux : raconter une histoire, développer un raisonnement.

L’humanité a toujours eu besoin de s’entendre raconter des histoires. Elles lui ont été le plus souvent administrées par voie orale. L’apparition du texte écrit, puis imprimé, n’apparaît que très tard dans l’aventure humaine. Et l’ontogénèse rejoint la philogénèse : l’enfant, même en pays de civilisation écrite, entend, doit entendre des histoires bien avant que de savoir lire, et cet usage non directement utilitaire du langage articulé joue un rôle essentiel dans la construction de sa personnalité, en stimulant son imaginaire et en favorisant la constitution d’un théâtre intérieur.

L’association française ACCES (Actions culturelles contre les exclusions et les ségrégations) proclame ainsi que « de nombreux travaux de recherche ont montré que l'accès à l'écrit et aux récits par l'écoute ludique d'histoires, de contes, de comptines, et par la manipulation de livres dès le moment où se constitue le langage oral, joue un rôle de prévention essentiel(18). »

On peut vivre sans histoires, mais mal, très mal. Mais ces histoires empruntent des véhicules divers. La forme canonique du roman ne s’est véritablement installée qu’au XIXe siècle dans le monde occidental. Elle jouit d’un capital symbolique prédominant et a éclipsé d’autres formes littéraires. On peut naturellement se demander si nous ne vivons pas la fin de la domination de cette forme artistique dans le monde de la narration, et si le film ne l’a pas remplacé pour une bonne partie de la population, aux côtés du théâtre qui constitue ne pratique additionnelle pour une partie de la population.

Rendons-nous l’évidence : si les hommes ont toujours eu et auront toujours besoin qu’on leur raconte des histoire, le fait d’utiliser pour cela une forme écrite a toujours été minoritaire. On dit que la génération des babyboomers, la mienne, aura été dans l’histoire la plus « lectrice ». Prenons garde que ce ne soit cette génération-là qui pose la question de la mort de la lecture : elle montrerait alors qu’elle a érigé ses propres pratiques en absolu civilisationnel et qu’elle prend la fin d’un monde pour la fin du monde. On peut très bien jouir d’un riche répertoire d’histoires sans que cela passe par la lecture.

Je rêve que des enquêteurs ne demandent pas d’abord « Combien de livres avez-vous lu dans l’année ? »(19) mais « combien d’histoires vous êtes-vous laissés raconter ? » Puis, seulement dans un second temps : « Parmi celles-ci, en lisant combien de livres ? En regardant combien de films ? De téléfilms ? De pièces de théâtre ? » et pourquoi pas « En écoutant combien d’histoires contées ? » Il n’est que trop patent que la série télévisée a par exemple pris la place du roman feuilleton du XIXe siècle.

On ne vit pas sans histoires. Mais celles-ci peuvent prendre mille visages. Le livre n’en est qu’un des avatars. Et ce livre, c’est évidemment une œuvre immatérielle. Qui va s’incarner sur du papier ou un dispositif d’affichage de fichier numérique, peu importe. Si on peut vivre sans le livre, on peut aussi lire sans le papier.

Enfin, au-delà du livre numérique dit « homothétique » qui ne fait que reproduire la linéarité du texte sur papier, émerge sans doute un livre augmenté, exploitant les possibilités du numérique, s’insérant même dans un tissu relationnel faisant retrouver au récit le caractère collectif et partagé qu’il avait du temps de l’oralité exclusive. De même que l’invention du cinéma en 1895 par les frères Lumières a généré l’invention d’un nouvel art avec Georges Meliès, de même le numérique est sans doute gros de formes artistiques et intellectuelles nouvelles. Mais on ne voit pas pourquoi le récit linéaire disparaîtrait comme genre, même à l’âge numérique, et même s’il reflue sur tel ou tel champ de créativité ou de production.

Va donc pour les histoires. Mais qu’en est-il de la narration explicative, l’essai, le traité philosophique, la démonstration scientifique ? Il est possible que nous vivions un processus de raccourcissement de ces textes. Un collègue fort estimé dans ces matières me confiait que l’enflure de nos livres en rabattrait peut-être, sans qu’il faille y voir un recul de la pensée. Ecrire plus court ne veut pas dire plus bête. On sait que le véhicule privilégié de la littérature scientifique est l’article plutôt que le traité et que le cyberspace tend à devenir un continuum informationnel.

Il est donc possible que cette lecture-là soit engagée dans un processus de raccourcissement. Cela reste à vérifier. Et si cela devait l’être, reste à en évaluer précisément les conséquences. Nous n’en sommes pas là. Mais force est de reconnaître que si tout le monde a besoin d’histoires, seule une partie de la population a jamais éprouvé le besoin de plonger dans la lecture, courte ou longue, relevant du raisonnement, de la démonstration. On peut le regretter ais c’est ainsi et ce n’est pas nouveau.

Toute autre est la question des autres actes de lecture, ceux de la vie quotidienne, qu’elle soit informative ou pratique. Deux formes de sociétés ont existé qui dispensaient les hommes de l’usage de l’écriture, l’une ne la pratiquant pas, l’autre étant organisée pour la réserver à quelques-uns. Des religions, des pouvoirs politiques, des penseurs et des raconteurs d’histoires ont contribué à faire passer l’humanité dans un modèle dominant de civilisation écrite.

Dès lors, qui ne lit pas est un handicapé social et la persistance de l’illettrisme un fléau à combattre. Et qui n’est pas en situation de lire selon les procédures communes doit être défendu et protégé dans un accès alternatif au texte. C’est toute la problématique des handicaps divers dont les plus faciles à appréhender, en matière de texte, sont les déficiences visuelles. Lire ce n’est pas seulement comprendre un texte appréhendé par les yeux, c’est y avoir accès de façon linéaire ou non, pouvoir naviguer dedans, revenir en arrière, accéder par un index ou une table des matières, toutes choses permises par exemple avec une représentation sonore grâce au format Daisy.

On, ne peut donc plus guère vivre sans lire sauf à être relégué aux marges de la société. Dans une civilisation orale, tout message est colporté et pour ainsi dire transmis d’homme à homme : rien n’est dit à tous, tous n’est dit qu’à quelqu’un. La communication n’existe que comme jeu au sein d’une structure relationnelle et sociale. Ainsi il n’est point besoin d’indiquer le nom des localités à leur entrée : ou bien on la connaît, on bien l’on dépend de ceux qui voudront bien nous indiquer le chemin. En 1838, le rôtisseur parisien Alexandre Chauvelot, devenu promoteur immobilier et fondateurs de nouveaux quartiers d’habitation et de loisirs aujourd’hui partagés entre le XVe arrondissement de Paris et la ville de Malakoff qu’il a créée, proposait aux parlementaires français « de mettre à l’entrée des villes, bourgs, villages ou hameaux le nom de l’endroit ». Cette proposition fit sourire et ne fut pas retenue.

Aujourd’hui, malgré l’énorme développement des médias audiovisuels, nos sociétés sont truffées de messages écrits de tous à chacun, sur toutes sortes de support, y compris les écrans. Qui ne les déchiffre pas reste aux marges de la société, dépendant des passants ou de ses proches et condamné à être un citoyen de seconde zone.

Livre et lectures

J’avais quasiment achevé l’écriture de cet article quand je suis tombé sur ces propos d’Olivier Donnat, le grand ordonnateur, au ministère de la culture français, des études sur les pratiques culturelles des Français(20) : « Je pense qu’une grande partie de la confusion des débats autour de la crise de la lecture -bien que plusieurs problèmes soient mêlés, je crois- vient du fait qu’on parle de lecture mais souvent on parle de la lecture de livre. Or, entre la lecture en tant qu’activité qui peut se faire sur différente types de support et qui peut aller de la lecture la plus ordinaire, au supermarché, je lis le prix, c’est un acte de lecture, à la lecture de la littérature, je dirais qu’il y a tout un spectre d’actes qui n’ont pas grand-chose à voir et qu’on met sous l’appellation commune, au singulier, de lecture. Le sociologue, déjà au départ, est toujours un peu gêné face à ce singulier du mot lecture. Il a toujours envie d’y mettre un pluriel. »

Mais Olivier Donnat ajoute ceci : « Dans nos enquêtes […] on ne parle que de la lecture dans le cadre du temps libre, en tant qu’activité librement choisie en dehors de toutes contraintes scolaires ou professionnelles. Ce qui veut dire, très clairement, que les chiffres qui sont couramment repris sur le nombre de livres lus concernent les livres lus pendant son temps de loisir. On exclut explicitement de la question tout ce qui est lecture ordinaire et tout ce qui est lecture professionnelle, scolaire, universitaire ou para universitaire. » Et de conclure : « Le constat que je serais tenté de faire c’est que, je pense, les actes de lecture se multiplient, sont plutôt plus nombreux, probablement plus qu’ils n’étaient il y a 20 ou 30 ans mais qu’il y a effectivement un problème spécifique de la lecture en tant qu’activité dans le temps libre, compte-tenu de la concurrence qu’elle subi par rapport à des tas d’autres activités(21). »

Nous voilà revenu à notre métonymie du début qui nous fait prendre la partie pour le tout et confondre le livre et la lecture, les livres et les lectures. Peut-être allons-nous vers davantage de lectures et moins de livres, même si pour l’instant le rythme des publications de l’indique pas encore, et même s’il faut considérer que le livre, qui existait avant le papier et même le codex, prend aujourd’hui de nouvelles figures numériques.

La dernière livraison des Pratiques culturelles des Français(22) présente un lumineux tableau des pratiques de lecture par génération, sexe et milieu socio-culturel. Les générations nées avant-guerre, la « télévision média hégémonique » domine dans les milieux défavorisés et « l’imprimé média central » dans les milieux moyens et favorisés. On voit la « culture d’écran » (qui mêle télévision, ordinateur et objets mobiles) apparaître chez les hommes des générations de l’immédiat après guerre de milieu moyen. Chez les moins de 30 ans, cette culture a conquis les milieux défavorisés et les hommes des milieux moyens quand les femmes de ces milieux et hommes et femmes des milieux favorisés pratiquent la voie royale : le cumul des modes d’accès.

A moi d’y aller de mon tableau pour résumer mes réponses à la double question qui m’a été posée :

Dans nos sociétés, peut-on vivre sans…
 
Lecture longue
Lecture courte
Narration
Raisonnement
Information
Pratique
… la lecture ?
Oui
Oui
Non
Non
… le livre ?
Oui
Oui
Oui
Oui

Pour le dire plus brutalement : on ne peut vivre en société sans pratiquer la lecture parce que nos sociétés, plus que jamais, font de l’écriture un des ciments du vivre ensemble. Mais on peut vivre sans le livre. Plus que jamais ? Nous le verrons bien. Contentons-nous avec Patrick Bazin de suggérer que nous sommes déjà après l’ordre du livre(23) : « À la notion de savoir constitué, d'encyclopédie et de transmission par diffusion, propre à la culture du livre, les réseaux numériques substituent, presque subrepticement, l'expérience d'une connaissance foncièrement relative, pour ne pas dire relativiste, qui se transmet en se partageant et en se transformant. »

C’est l’éventuelle perte de cette place symbolique du livre qui sans doute inquiète. Contentons-nous de suggérer qu’il ne faut pas confondre la fin d’un monde avec la fin du monde. Et de conseiller aux bibliothécaires, aux enseignants, aux parents et à tous les médiateurs de continuer à favoriser les pratiques les plus diverses de lectures, y compris de livres, et de narrations, y compris textuelles. Ce serait dommage de s’en priver.

Longue vie donc à la revue Lectures, et merci pour sa (ou ses) question(s).


Notes

(1) http://lahary.wordpress.com/2008/03/07/lire-est-ce-comme-comme-respirer/.

(2) Alberto Manguel, Une histoire de la lecture, Actes Sud, 1998.

(3) Pierre Bourdieu, La distinction : Critique sociale du jugement, Ed. de Minuit, 1979.

(4) Bernard Lahire, La Culture des individus : Dissonances culturelles et distinction de soi. Paris, La Découverte, 2004 (Textes à l’appui).

(5) Charles Dantzig, Pourquoi lire ?, Paris, Grasset, 2010, et le livre de poche, 2011.

(6) Gérard Mauger, Claude F. Poliak, Bernard Pudal, Histoires de lecteurs, Paris, F. Nathan, 1999 et Bellecombe-en-Bauges, Editions du Croquant, 2010..

(7) Paul Veyne, Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes ? : Essai sur l’imagination constituante. Le Seuil, 1983.

(8) Saint Augustin, Les Confessions, VI, 3. Cité par Alberto Manguel, Une histoire de la lecture, op. cit.

(9) Alain Giffart, « Lecture numérique et culture écrite », Skole.fr n°VII, janvier 2010, http://skhole.fr/lecture-num%C3%A9rique-et-culture-%C3%A9crite-par-alain-giffard.

(10) Julia Bonaccorsi, « Les figures de la lecture numérique », journée d’étude La médiathèque dématérialisée, 4 : le texte, Conseil général du Val d’Oise et association Cible 95, 18 novembre 2010, http://www.valdoise.fr/8536-la-mediatheque-dematerialisee-les-actes.htm.

(11) Dominique Lahary, « Du profil de poste au métier, 3, Le métier de bibliothécaire : mort et transfiguration », Bulletin d’informations de l’Association des bibliothécaires français n°164, 1994, http://www.lahary.fr/pro/1994/ABF164-metier3.htm.

(12) Dominique Lahary, « Le multimédia et les bibliothécaires : une histoire de mots », Bulletin d’informations de l’Association des bibliothécaires français n°186, 2000, http://www.lahary.fr/pro/2000/ABF186-multimedia.htm.

(13) Dominique Lahary, « Le Adieu au papier ? », Transversales n°91, janvier 2006, http://www.lahary.fr/pro/2006/papier.htm.

(14) Selon une étude publiée par le cabinet Kearney, les ventes d’ebooks ne représenteraient que 0,5% des ventes totales de livres dans l’Hexagone, contre 7% au Royaume-Uni et 20% aux Etats-Unis. Giovanni Bonfanti, Edoardo Bottai et Marco Ferrario, « Do readers dream of electronic books ? », IfBookThen, février 2012, "http://fr.slideshare.net/IfBookThen/do-readers-dream-of-electronic-books.

(15) Cité entre autres par Libération, « Et la presse se mit sur son 3615 », 10 juin 2012, http://www.liberation.fr/medias/2012/06/10/et-la-presse-se-mit-sur-son-3615_825199.

(16) Nicholas Carr, « Is Google making us stupid ? What the Internet is doing to our brain », Atlantic Magazine, juillet-août 2008, http://www.theatlantic.com/magazine/archive/2008/07/is-google-making-us-stupid/306868. Traduction française: « Est-ce que Google nous rend idiots ?, », Framablog, http://www.framablog.org/index.php/post/2008/12/07/est-ce-que-google-nous-rend-idiot.

(17) « Internet modèle-t-il notre cerveau ? »: [dossier], La Recherche n°467, septembre 2012, http://www.larecherche.fr/content/actualite-sapiens/article?id=32287. « Comment Internet modifie notre cerveau ? », Le Nouvel Observateur, 20 octobre 2011, http://tempsreel.nouvelobs.com/societe/20111018.OBS2756/comment-internet-modifie-notre-cerveau.html. « Accros aux écrans: Nos enfants ces mut@nts », Le Nouvel Observateur, 25 octobre 2012, http://tempsreel.nouvelobs.com/l-enquete-de-l-obs/20121025.OBS7097/nos-enfants-ces-mut-nts.html.

(18)  http://www.acces-lirabebe.fr/objectifs.php.

(19) Encore faut-il se méfier des réponses données ce type de questions. Si le « bluff culturel » peut conduire à gonfler les chiffres, la honte sociale peut aboutir à l’inverse. J’ai entendu le sociologue Bruno Péquinot, auteur de La relation amoureuse : analyse sociologique du roman sentimental moderne (L'Harmattan, 1991), évoquer cette lectrice forcenée de la collection Harlequin qui, interrogée sur le nombre des livres qu’elle possédait, en confessa un nombre ridicule car il ne lui venait pas à l’idée de déclarer ses romans sentimentaux.

(20) Les lecteurs sont-ils une espèce en voie de disparition ? Transcription de l’émission de France Culture, Du grain à moudre du jeudi 22 février 2007 sur le thème « La lecture a-t-elle un avenir ? », http://www.fabriquedesens.net/Les-lecteurs-sont-ils-une-espece.

(21) Ainsi votre serviteur a-t-il durant la majorité des semaines durant lesquelles il a tenté d’écrire le présent article été cautionnée à des lectures hachées, notamment professionnelles, mais s’est finalement plongé avec délectation dans un bon gros roman

(22) Olivier Donnat, Les pratiques culturelles des Français à l’ère numérique : Enquête 2008, Ministère de la culture et de la communication et La Découverte, 2009, http://www.pratiquesculturelles.culture.gouv.fr/08ouvrage.php.

(23) Patrick Bazin, « Après l'ordre du livre », Medium n°4, juillet 2005, http://www.mediologie.org/medium/medium04.html.


   Publié en ligne par Dominique Lahary
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